FANAF 50 : L’assurance africaine à l’heure du basculement

Ce lundi 9 février 2026, la lagune Ébrié scintille au pied du Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire. Dans la salle polyvalente du Palais des Congrès, plus de 1 700 participants (assureurs, réassureurs, régulateurs, banquiers, partenaires…
Ce lundi 9 février 2026, la lagune Ébrié scintille au pied du Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire. Dans la salle polyvalente du Palais des Congrès, plus de 1 700 participants (assureurs, réassureurs, régulateurs, banquiers, partenaires institutionnels), se retrouvent autour de la Fédération des sociétés d’assurances de droit national africaines (FANAF) qui souffle ses 50 bougies. Cependant, l’ambiance n’était pas à la simple célébration.
Au-delà de l’événement, une question a traversé les esprits : après un demi-siècle d’existence, l’assurance africaine peut-elle enfin changer d’échelle ?
Plus qu’un anniversaire
La 50ᵉ Assemblée générale de la Fédération des sociétés d’assurances de droit national africaines (FANAF) n’a pas finalement été un rendez-vous statutaire ordinaire. Sous la présidence du ministre ivoirien des Finances et du Budget, en présence du président du Groupe de la Banque africaine de développement, Dr Sidi Ould Tah, la cérémonie d’ouverture a clairement donné le ton : celui d’un secteur en quête de puissance.
Pour Mamadou G. K. Koné, président de l’Association des Sociétés d’Assurance de Côte d’Ivoire (ASACI) , l’heure est à la lucidité : « C’est un moment important pour notre organisation, car il permet de marquer une étape, de rappeler le chemin parcouru et d’ouvrir la réflexion sur les perspectives. » a-t-il indiqué.
Même tonalité chez le président sortant de la FANAF, César Ekomie Afene, qui a replacé l’événement dans la longue marche de la FANAF. Revenant sur l’histoire de l’organisation, il rappelle : « Mes prédécesseurs n’ont pas seulement créé une association, ils ont semé une graine. » Cette graine, cinquante ans plus tard, cherche désormais à produire un système financier capable de peser davantage dans les économies nationales.
Le chiffre qui dérange
Dans les couloirs, un chiffre de 3 % revient comme un refrain. C’est en effet, le taux de pénétration de l’assurance en Afrique loin derrière la moyenne mondiale de 7,5 % de. Un écart qui résume à lui seul le potentiel inexploité du secteur. Pourtant, l’industrie n’est pas insignifiante. Elle a mobilisé plus de 320 milliards de dollars de ressources. Mais à l’échelle des besoins du continent, estimés à 400 milliards de dollars par an pour financer le développement, cela reste modeste.
Le constat partagé est clair : l’assurance africaine reste aujourd’hui sous-dimensionnée.
Dr Sidi Ould Tah président de la Banque Africaine de Développement (BAD) pointe du doigt l’enjeu . « Cela requiert une mobilisation accrue de tous les acteurs y compris de l’industrie de l’assurance et la réassurance », a-t-il déclaré. Autrement dit, l’assurance ne peut plus rester un acteur secondaire.
Assurance et souveraineté
La conférence inaugurale de Jean Kacou Diagou, qui portait sur le thème Assurance et souveraineté financière : l’Afrique face à ses défis de transformation, a été l’un des temps forts du sommet. Elle a soulevé l’un des débats les plus concrets du sommet avec sa proposition d’élargir le champ des assurances obligatoires. En effet, selon lui, « En un an, avec l’assurance obligatoire, il est possible de doubler la taille du marché ivoirien. »
Selon ses estimations, la généralisation de certains mécanismes pourrait mobiliser jusqu’à 700 milliards de FCFA. Mais, reconnait-il, au-delà du levier technique, la question est éminemment politique : les États africains sont-ils prêts à faire de l’assurance un instrument structurant de l’épargne nationale ?
Entre souveraineté et refondation nécessaire
Dans son discours inaugural à la cérémonie d’ouverture de la 50ème Assemblée générale de la Fédération des sociétés d’assurances de droit national africaines (FANAF) à Abidjan (Côte d’Ivoire), Adama Ndiaye, Directeur général de la compagnie sénégalaise SEN RE, a retracé en trois grandes phases la trajectoire de l’organisation.
1976–1990 : la reconquête
De Niamey à Abidjan, de la CRCA (Commission Régionale de Comptabilisation des Assurances) à la CIMA (Conférence Interafricaine des Marchés d’Assurances), la Fédération des Sociétés d’Assurances de Droit National Africaines (FANAF) a accompagné toutes les mutations du marché africain des assurances.
À l’origine, rappelle Adama Ndiaye, ancien président de la FANAF et Directeur général de la compagnie SEN RE, le constat était clair : l’assurance africaine évoluait dans un paysage dominé par des groupes étrangers. Les compagnies locales étaient sous-capitalisées, les cadres africains marginalisés et l’épargne collectée sur le continent largement transférée vers l’extérieur via la réassurance.
La création de la FANAF le 17 Mars 1976 à Yamoussoukro, marque une rupture stratégique : mutualiser les forces, parler d’une seule voix et organiser la reconquête de l’épargne africaine.
Durant cette période, la FANAF ne se limite pas à un rôle corporatiste. Elle devient un espace de formation de dirigeants panafricains, un lieu d’apprentissage collectif et un outil de structuration du secteur. Le tournant intervient en 1982 avec l’institutionnalisation du secrétariat général permanent et la formalisation des procédures. L’organisation passe de la passion militante à une logique d’efficacité institutionnelle.
1990–2008 : De la CICA à la CIMA : le tournant historique
La grande bascule intervient dans les années 1990 avec la transformation de la CRCA (Conférence Régionale de Contrôle des Assurances) en CIMA (Conférence Interafricaine des Marchés d’Assurances). Ce passage marque une rupture majeure : on passe d’un dispositif de coordination à une architecture juridique contraignante, fondée sur un Code des assurances harmonisé et une autorité de régulation supranationale.
Pour la première fois en Afrique francophone, les règles prudentielles, les exigences de solvabilité et les normes techniques sont unifiées à l’échelle régionale. Cette harmonisation crée un marché intégré couvrant aujourd’hui 14 pays.
La réforme bouleverse profondément l’équilibre institutionnel. La régulation devient étatique et intergouvernementale. Le pouvoir normatif bascule vers les instances de la CIMA, tandis que les organisations professionnelles, dont la FANAF, conservent un rôle consultatif.
Ce déplacement du centre de gravité constitue une avancée structurelle pour la solidité du secteur, mais il installe aussi une tension durable entre régulation publique et représentation professionnelle.
2008–2026 : nouvelles batailles, nouvelles contraintes
Le contexte change profondément. La concurrence internationale s’intensifie, les exigences en matière de solvabilité et de gouvernance se renforcent, et la digitalisation bouleverse les modèles traditionnels.
Une montée en puissance qui a restructuré le paysage assurantiel. Les réformes réglementaires, notamment autour de l’article 308, renforcent la conservation locale des risques et imposent que certains contrats soient assurés et réassurés dans la zone CIMA. Résultat : une part croissante des primes et des capacités de réassurance demeure désormais en Afrique.
Le discours insiste sur cette inversion du « pipeline de fuite » de l’épargne, considérée comme l’une des victoires majeures de ces cinquante années.
Fragmentation et dépendance
Le constat largement partagé par les acteurs est que, avec les marchés fragmentés, la taille critique insuffisante des compagnies, et leur dépendance à la réassurance internationale, l’assurance africaine reste un secteur morcelé.
Malgré les avancées réglementaires, plusieurs fragilités persistent encore. Elles ont pour nom : marchés de petite taille ; faible profondeur financière ; capitalisation limitée ; dépendance à la réassurance internationale. Cette architecture limite la capacité des assureurs africains à financer massivement les infrastructures, ou à soutenir des stratégies industrielles ambitieuses.
Géraldine Mermoux, Directrice générale associée de FINACTU, pointe quant à elle, un autre défi et appelle à une approche collective : « L’écosystème assurantiel présente un environnement où de nombreux acteurs s’activent mais sans coordination ; or, dans une chaîne, un seul maillon défaillant peut fragiliser tout le système. »
Les exemples du Maroc et de la Tunisie sont, de ce point de vue, cités comme modèles de structuration plus intégrée et comme pistes de consolidation.
Le moment de vérité
Au fond, la question dépasse la technique. Elle touche à la souveraineté financière. Le 50ᵉ anniversaire intervient dans un contexte de réformes profondes comme la modernisation des cadres prudentiels, la digitalisation accélérée, l’inclusion financière et la montée des risques climatiques et agricoles.
Ces dynamiques pourraient élargir la base assurantielle et accroître la pénétration du marché. Mais elles soulèvent une interrogation stratégique : le modèle actuel des compagnies africaines est-il calibré pour absorber une croissance rapide ?
En accueillant l’événement, Abidjan confirme son positionnement de hub régional financier.
Mais l’enjeu dépasse la vitrine, car dans les salons du Sofitel, les discussions se prolongent tard. Les chiffres circulent, les cartes de visite aussi.
Distinctions ivoiriennes : quatre Sénégalais honorés dans l’Ordre national du Mérite
La Côte d’Ivoire a voulu profiter de la solennité du cinquantenaire pour distinguer les personnalités qui ont marqué l’assurance africaine de leur empreinte. Parmi les vingt-trois récipiendaires, dont huit non ivoiriens, la présence sénégalaise a été particulièrement notable.
Au grade de Commandeur dans l’Ordre national du Mérite ivoirien, deux Sénégalais figurent parmi les cinq personnalités distinguées :
- Adama Ndiaye, ancien président de la FANAF (2014-2020), récompensé pour l’ensemble des services rendus à l’assurance en Afrique, dans la zone CIMA et au-delà. Une reconnaissance qui salue un parcours d’exception : commissaire contrôleur de la CIMA, cofondateur d’Aveni-Ré à Abidjan, professeur à l’Institut International des Assurances (IIA) de Yaoundé, membre de la Commission Régionale de Contrôle des Assurances et du Comité des Experts de la CIMA, administrateur de sociétés, Directeur général de la SEN-RE, six ans dans le Bureau exécutif puis six années de leadership à la tête de la Fédération, période charnière au cours de laquelle le secteur a connu ses réformes les plus structurantes ;
- Seybatou Aw, distingué pour son impact dans le secteur de la réassurance en Côte d’Ivoire, où il est le fondateur et P-DG d’Aveni-Ré, une compagnie qui vient de fêter ses vingt ans et qui se développe, rayonne et s’impose comme un acteur de référence sur le marché africain. Preuve que l’expertise sénégalaise sait essaimer et fructifier bien au-delà des frontières nationales.
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