Afrique: Domitexka - L'actif industriel que le capital africain n'a pas encore trouvé

Domitexka Après la récolte et l'égrenage, le coton est filé en longues fibres continues destinées au tissage. Renforcer ces capacités industrielles en Afrique permettrait de retenir une plus grande part de la valeur générée par la filière. La bobine de fil est blanche, propre, tendue avec soin. À...
Domitexka Après la récolte et l'égrenage, le coton est filé en longues fibres continues destinées au tissage. Renforcer ces capacités industrielles en Afrique permettrait de retenir une plus grande part de la valeur générée par la filière. La bobine de fil est blanche, propre, tendue avec soin. À l'intérieur de l'atelier de Domitexka, à Kaolack, les machines tournent. Le coton sénégalais entre brut, il ressort filé. C'est précisément ce que Mass Thiam voulait prouver : que le Sénégal peut faire cela. Que l'Afrique peut faire cela.
Ce qu'il n'avait pas prévu — ou plutôt ce qu'il avait prévu mais espérait surmonter plus vite — c'est que la machine industrielle, elle, tourne au ralenti dès qu'on lui coupe le financement. Et au Sénégal comme partout sur le continent, le financement adapté à l'industrie manufacturière est encore une denrée rare.
Domitexka Saloum est une filature industrielle située dans la région de Kaolack, au cœur de l'un des bassins cotonniers de l'Afrique de l'Ouest. Elle a une histoire — une longue période d'activité, puis un arrêt brutal, faute de capitaux. C'est Serigne Mboup — PDG du Groupe CCBM, président de la Chambre de Commerce, d'Industrie et d'Agriculture de Kaolack (CCIAK) et maire de la ville — qui en est le propriétaire et le promoteur historique. C'est lui qui, en 2012, a répondu à l'appel des travailleurs pour reprendre et relancer l'usine. Mass Thiam y a été appelé en qualité d'Administrateur Général pour conduire cette ambition. Depuis qu'il a pris ses fonctions, il se bat sur deux fronts simultanés : reconstruire un outil industriel et convaincre des financiers que cet outil a un avenir.
Ce combat-là n'est pas le sien seul. Il est celui de toute une industrie.
Cinq pour cent. Le chiffre qui résume tout.
Au Sénégal, seuls cinq pour cent du coton récolté sont transformés localement. Le reste part à l'état brut, traverse l'océan, devient fil, tissu, vêtement — et revient, parfois, sur les étals du marché Sandaga à Dakar, à un prix dix, vingt, trente fois supérieur à celui de la fibre brute qui est partie.
Ce chiffre, Mass Thiam le cite souvent. Pas comme une statistique — comme un scandale. « Le Sénégal transforme moins de cinq pour cent de son coton », dit-il, avec la précision de quelqu'un qui a mesuré ce que cette phrase coûte, concrètement, à son pays.
Le contexte international, pourtant, a rarement été aussi favorable. Les chaînes d'approvisionnement asiatiques sont sous tension depuis la pandémie. Les coûts de production au Bangladesh, au Vietnam, en Chine augmentent. Les normes environnementales européennes — la fin de l'exemption douanière pour les colis de moins de 150 euros en vigueur depuis le 1er juillet 2026, le futur Passeport numérique des produits, le règlement sur l'écoconception — créent une demande structurelle pour des textiles traçables, proches, propres. L'Afrique coche ces cases.
« Nous voyons une usine avec un potentiel dans un monde en mouvement », dit Mass Thiam. « Mais le banquier classique voit surtout une entreprise industrielle qui a connu des difficultés par le passé. »
Ce décalage de perception — entre ce que l'outil industriel peut produire et ce que l'institution financière veut bien financer — est au cœur du problème.
« Nous voyons une usine avec un potentiel dans un monde en mouvement. Mais le banquier classique voit surtout une entreprise industrielle qui a connu des difficultés par le passé. » — Mass Thiam, Administrateur Général, Domitexka Saloum
Le temps long contre le temps court
L'industrie textile est une industrie lourde. Elle requiert des équipements coûteux — cardeurs, filateurs, métiers à tisser — qui s'amortissent sur des cycles de dix à quinze ans. Elle nécessite du temps pour monter en puissance, recruter, former, calibrer la production, conquérir des marchés.
Les banques commerciales, elles, pensent en cycles courts. Trois ans, cinq ans. Au mieux. À Kaolack comme à Lagos, à Bamako comme à Abidjan, la réponse est souvent la même : le projet est trop long, le secteur trop risqué, les garanties insuffisantes.
« Les maturités dont nous avons besoin sont de sept à douze ans », explique Mass Thiam. C'est la durée minimale pour qu'une filature africaine puisse amortir ses investissements, stabiliser son bilan, atteindre sa pleine capacité de production et commencer à dégager des marges nettes.
Mais ce n'est pas tout. Dans une industrie où les marges brutes oscillent entre vingt-cinq et trente-cinq pour cent, des taux d'intérêt pouvant atteindre douze pour cent sur le marché bancaire local réduisent la rentabilité à peau de chagrin. Ajoutez à cela les exigences en matière de garanties — souvent supérieures au montant emprunté — et vous comprenez pourquoi tant de projets industriels africains meurent avant d'avoir eu le temps de prouver leur valeur.
« Le problème du financement a toujours été là, il est encore là et il le sera probablement encore pendant plusieurs mois », dit-il avec une franchise désarmante. Ce n'est pas du pessimisme. C'est le constat d'un entrepreneur qui fait des chiffres avant de parler.
LES CHIFFRES DU PARADOXE AFRICAIN DU COTON
- L'Afrique produit environ 10 % du coton mondial, dont une grande partie des fibres les plus longues et les plus fines
- Moins de 5 % de ce coton est transformé localement avant exportation
- Le vêtement fini se vend 30 à 50 fois le prix de la fibre brute
- Les marges brutes du textile manufacturier africain : 25 % à 35 %
- Les taux d'intérêt bancaires locaux auxquels font face les industriels : jusqu'à 12 %
- Les maturités de prêt nécessaires selon Domitexka : 7 à 12 ans
- Objectif de levée de fonds de Domitexka : 50 millions d'euros sur 10 ans
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